Open House — N° 01
Les architectes, artistes et films qui ont façonné mon regard
Par Amitta Sathitsamphan — Studio Balançoire
2 octobre 2026
Entrez, entrez. Attention aux cartons, je n’ai pas fini de ranger. C’est un peu le principe d’une maison ouverte, non ? Une porte entrouverte, un peu de désordre, et l’impression qu’on pourrait rester boire un thé.
C’est mon tout premier article ici, alors pardonnez-moi si je pars un peu dans tous les sens. Je suis architecte d’intérieur dans l’âme, et j’ai envie de parler d’architecture et de pièces comme je le ferais avec une amie : franchement, librement, et pas forcément dans le bon ordre.
Un intérieur peut être fantaisiste. Ludique. Un peu étrange. Très personnel. Et tout devient finalement beaucoup plus simple quand on arrête de courir après les tendances pour suivre ce que l’on aime vraiment. Une pièce qui vous ressemble ne passe pas de mode, puisqu’elle ne s’est jamais préoccupée de la mode.
En revanche, je crois beaucoup aux héros.
Admirer quelqu’un, ce n’est pas le copier. C’est apprendre à regarder.
Alors pour ce tout premier Open House, j’ouvre la porte aux personnes qui m’accompagnent depuis longtemps — parfois sans le savoir — et à ce qui, chez elles, continue de nourrir mon regard.

Architectes et artistes
Presque tous ceux de cette liste ne sont plus là aujourd’hui. Il nous reste leurs maisons, leurs tableaux, leurs objets, les espaces dans lesquels on peut encore entrer.
Mais j’ai toujours eu l’impression que ce n’était que la moitié de l’histoire.
Je suis terriblement curieuse, je l’avoue. J’ai envie de savoir qui ils étaient vraiment. Comment ils parlaient, comment ils travaillaient, comment ils vivaient, ce qu’ils faisaient quand personne ne les regardait.
Un bâtiment garde toujours quelque chose de celui qui l’a imaginé. Et je crois qu’en apprenant à connaître la personne derrière l’œuvre, on apprend aussi à faire davantage confiance à son propre instinct.
Rester soi-même compte plus que tout.
Beaucoup d’entre eux ont laissé des lettres, des interviews, des mémoires. J’ai bien l’intention de tout lire.
Par ordre alphabétique, parce qu’il faut bien un peu d’ordre quelque part :
Albert Frey
Simplicité, nature, possibilités.
Il s’est construit une petite maison dans le désert et, plutôt que de déplacer l’énorme rocher qui se trouvait là, il a construit autour.
C’est merveilleux, non ?
Il n’a pas essayé d’imposer quelque chose au paysage. Il l’a écouté. Je crois qu’un bon intérieur fait la même chose avec ceux qui l’habitent.
Egon Schiele
Le trait.
Intense, inquiet, intrépide — et mort à seulement 28 ans, ce qui me serre encore un peu le cœur.
Gustav Klimt a repéré son talent très tôt et l’a encouragé. Mais là où Klimt ornait, dorait, enveloppait, Schiele dépouillait tout jusqu’à ne garder que la ligne.
Quand je regarde ses dessins, j’ai l’impression de voir quelqu’un incapable de retenir quoi que ce soit.
Frank Lloyd Wright
La nature et l’unité.
Pour lui, un bâtiment devait naître de son lieu. Alors il a construit Fallingwater directement au-dessus d’une cascade plutôt que de la placer joliment dans la vue.
Il était, paraît-il, assez sûr de lui. Et il dessinait tout : l’architecture, les meubles, les lampes, parfois jusqu’aux moindres détails, comme si une maison devait être une seule pensée.
J’envie un peu cette certitude.
Gaetano Pesce
Rébellion, couleur, imperfection.
Il coulait de la résine, acceptait les accidents et refusait l’idée que deux objets devaient être parfaitement identiques.
J’aime cette idée qu’une imperfection puisse rendre un objet plus vivant, pas moins réussi.
J’ai passé un semestre en Italie à étudier l’architecture d’intérieur, et j’aime imaginer qu’un peu de sa malice a déteint sur moi.
Georgia O’Keeffe
Couleur, trait, forme.
Elle a quitté la ville pour le désert du Nouveau-Mexique et s’y est construit une vie sans demander la permission à personne.
J’admire énormément cette indépendance tranquille.
Et j’y vois aussi une leçon de design : décider où et comment on veut vivre avant de laisser quelqu’un d’autre nous expliquer ce qui est à la mode.
Gio Ponti
Légèreté et élégance.
Il a fondé Domus, construit une tour à Milan et dessiné la Superleggera, une chaise qui pèse à peine 1,7 kilo.
Pour lui, il n’y avait pas vraiment de frontière entre le bâtiment et la petite cuillère.
Ce qui résume assez bien tout ce que j’aime.
Joan Miró
Le jeu et la jeunesse.
On pourrait imaginer derrière ces formes libres et spontanées quelqu’un de totalement désordonné.
Pas du tout.
Il travaillait avec une discipline extraordinaire.
Tant de légèreté, soutenue par tant de rigueur. Il me rappelle qu’on peut être joueur dans un intérieur et prendre ce jeu très au sérieux.
Le Corbusier
L’inventeur, opiniâtre et jamais satisfait.
Il a changé la manière dont une grande partie du monde a pensé l’habitat moderne.
Et pourtant, il passait ses étés dans un minuscule cabanon en bois au bord de la mer.
J’aime beaucoup cette contradiction. Même l’homme qui voulait repenser la façon de vivre de millions de personnes savait aussi à quel point on peut vivre avec peu.
Luis Barragán
La couleur.
Il parlait de silence, de solitude et de sérénité. Pour lui, une maison devait être un refuge contre le bruit du monde.
Ses murs roses, ses ombres profondes, sa lumière dorée ne sont pas simplement décoratifs.
C’est de l’émotion devenue architecture.
Son travail peut sembler incroyablement simple : un mur, une ouverture, de la lumière, une couleur. Et puis plus rien à ajouter.
Ricardo Bofill
Le drame et les rêves.
Il a construit des forteresses rouges sur la côte espagnole, des ensembles monumentaux qui ressemblent à des décors de théâtre, puis il a choisi de vivre et de travailler dans une ancienne cimenterie abandonnée qu’il a transformée en château étrange et magnifique.
J’adore qu’il ait vu quelque chose là où d’autres auraient simplement vu une ruine industrielle.
Chez lui, tout devenait un peu théâtral.
Tadao Ando
Béton, lumière, silence.
Il n’a jamais fait d’école d’architecture.
Boxeur dans sa jeunesse, il s’est formé seul en voyageant, en observant, en étudiant, puis il s’est mis à construire avec presque rien : du béton brut, des formes pures et de la lumière.
C’est le seul de cette liste qui construit encore aujourd’hui — et heureusement.
Xavier Corberó
Structure et forme.
Le sculpteur catalan a imaginé des espaces qui semblent davantage sculptés que construits. Ils donnent l’impression d’être anciens et futuristes en même temps.
C’est le seul de cette liste que j’ai découvert alors qu’il était encore vivant.
J’ai regardé ses interviews, et ce qui m’a frappée, c’est sa légèreté.
J’ai vu quelque chose d’un enfant chez lui. Et je suis presque certaine que c’est précisément de là que venait son travail.
Les intérieurs au cinéma
Le cinéma est sans doute ce qui me permet le mieux d’entrer dans un intérieur sans y être invitée.
Et contrairement aux photographies, les pièces y vivent.
Je n’ai presque rien à ajouter. Sofia Coppola, David Lynch, Jim Jarmusch, Stanley Kubrick ou Pedro Almodóvar savent qu’une pièce peut être un personnage à part entière.
Et moi, pendant deux heures, j’ai le droit d’y habiter.
Et puis il y a Luca Guadagnino. Ses maisons ont toujours l’air d’avoir une vie avant que la caméra arrive, et une autre après son départ.
Elles ne ressemblent jamais à des décors. Elles semblent habitées depuis toujours.
Il y a aussi les vieux James Bond, surtout ceux des années 1960 et 1970.
Des repaires de méchants creusés dans des volcans, des salons en contrebas, des maisons de verre et de béton perchées au milieu du désert…
Tout y est excessif, sûr de lui, absolument pas raisonnable.
Évidemment, j’adore.
Je dois avouer que je les ai parfois regardés autant pour les décors que pour James Bond lui-même.
Et oui, j’emménagerais très volontiers dans le volcan.
Quand j’ai envie de revenir à de vraies maisons sur papier, il y a deux magazines auxquels je reviens toujours : Milk Decoration et Architectures à Vivre.
Une petite note sur les noms
Vous aurez peut-être remarqué que je n’ai cité aucun architecte d’intérieur.
C’est volontaire.
Beaucoup des maisons que j’admire ont été pensées comme des mondes complets. L’architecture, le mobilier, la lumière, les objets — une seule vision, des fondations jusqu’aux petites cuillères.
Cette idée de continuité ne m’a jamais quittée.
La porte est toujours ouverte.
Et maintenant, j’aimerais beaucoup vous entendre.
Qui sont les personnes qui vous inspirent ? Celles dont le travail, la manière de vivre ou simplement la façon de regarder le monde vous ont appris à faire davantage confiance à votre propre goût ?
Partagez-les avec moi.
À très bientôt pour le prochain Open House.